Albert
La photo ne datait pas d’hier... Il y a en effet belle lurette que les jeunes garçons ne se laissent plus habiller d’un costume marin, à moins d’avoir 4 ans pour le carnaval de l’école, et encore... Les enfants de maintenant sont très conscients de l’importance de « l’image »... Remarquez que, sur cette photo, le jeune en question n’avait pas l’air particulièrement heureux. Etait-ce d’avoir à poser ou bien d’avoir revêtu ce costume ? Je penche pour... les 2 ! Qui à cet âge là (environ 10 ans à vue de nez) pouvait avoir envie de poser – déguisé – pour la postérité...
Mais Albert, oui j’ai décidé de le baptiser Albert. Albert donc, n’était pas de ce bois là. Lui, ce qu’il aimait par-dessus tout, après l’école ou ses jours de congé, c’était partir traîner dans la garrigue, béret sur la tête et galoches aux pieds. A peine la grille franchie, il filait en courant à la maison, à peine entré jetait son cartable, attrapait la tartine de beurre que sa mère lui avait préparée, et ressortait illico prendre le chemin de derrière la maison...
Son père était « chef de je ne sais quoi » dans une usine à la ville et ne rentrait que le vendredi soir. A cette heure-ci, sa mère était soit au potager, soit en train de ramasser les œufs ou bien encore de d’occuper de ses fleurs. Elle était la seule dans le village à cultiver des fleurs... C’était sa passion. Elle avait même, avec le « fruit » de ses récoltes, acheté des tas de livres sur le sujet, ce qui faisait bougonner son père à chaque fois que l’un de ces intrus s’installait dans la maison. Mais étant finalement peu là, il laissait faire. Elle, tout à ses boutures, en oubliait parfois qu’elle avait un fils.
Il était donc facile pour Albert d’oublier qu’il avait une famille et une maison, et il lui arrivait parfois de ne rentrer qu’à la nuit tombée. Sa mère n’était pas inquiète. Elle savait qu’il connaissait les collines mieux que sa poche. Et puis, à son âge, il pouvait se débrouiller. Mais quand même, elle l’attendait...
Aussi quand il arrivait, elle l’accueillait d’un : - Alors mon Titou, bonne journée ?
Le Titou en avait tellement plein les yeux, plein les jambes et plein les poches qu’il tournait vers elle son visage souriant (pas comme sur la photo) et qu’il lui répondait :
- Oh oui!
Il s’installait à la table, y vidait ses poches, et racontait à sa mère l’histoire de chaque caillou et de chaque brindille. L’endroit où il les avait trouvés et le pourquoi du ramassage. Il parlait à toute vitesse, craignant de ne pas avoir le temps de tout dire avant l’heure du coucher. Sa mère l’écoutait, sourire aux lèvres, ravie de voir son fils passionné par la nature. Ravie qu’il aime lui transmettre ses sensations et ses sentiments. Car les menus objets n’étaient que prétexte à des rencontres : un lézard par-ci, une araignée par-là. Une abeille butinant. Le colibri qui buvait dans la corolle. Les batailles et les cris des oiseaux. Il savait reconnaitre le chant de chacun. Pas une fleur ou un brin d’herbe dont il ne connut le nom.
Elle l‘admirait... Il était son encyclopédie de la faune et de la flore.