PHOENIX
Le 1er janvier approche et avec lui les vœux à formuler, à recevoir, si semblables d'une année à l'autre.
Il en est las à l'avance. Non qu'il soit désabusé mais, pour lui, le temps s'écoule, tout simplement ou, plus justement, ne fait qu'un moment de sa vie, et ce découpage en années, en mois, en semaines... Lui a toujours paru futile et pourtant contraignant, un carcan qui nous fait finir rangés comme dans une boîte. Bien sûr, il y a des jours et il y a des nuits, il y a ce corps qui s'affaisse, ces mains qui se nouent faisant saillir de grosses veines bleues... Pourtant, il reste le même, toujours sensible aux sourires des enfants, aux ciels bleus ou noirs d'orage... Il peut depuis toujours éprouver une joie pure devant l'aube.
À la veille du premier jour de l'année, il se dit que le lendemain sera comme les autres : le réveil à l'heure habituelle, les pas un peu traînants vers la cuisine et les gestes plus lents, encore engourdis de nuit, pour la préparation du café... Le tapage nocturne de la Saint-Sylvestre est-il nécessaire pour une telle banalité ?
Hormis les inévitables coups de fil, la journée sera ordinaire, il fera sa marche quotidienne puis se mettra à sa table de travail jusqu'à midi. L'après-midi sera habituel à moins que quelque visite n'en trouble un peu le cours.
Donc, le soir du 31 décembre, il se met au lit avec l'esprit tranquille.
Or, il arrive que les choses ne se passent pas comme prévu.
Quand il s'éveille tôt, ce premier jour de l'an, il sent dans ses jambes une irrépressible impatience à se lever et saute du lit avec une légèreté de cabri.
Tout étonné de cette inhabituelle vivacité, il cherche ses lunettes posées le soir à son chevet et, ne les trouvant pas, s'avance pourtant sans hésiter vers la fenêtre pour respirer l'air du matin.
Le volet roulant qui dans un léger grincement remonte lentement, lui dévoile peu à peu une situation ahurissante : Où est-il ? Où est le jardin ? Où est le vieux tilleul ? L'allée ? Où sont les hortensias ?
Des colonnes de lumières clignotantes, rouges, bleues,.. Montent comme des tours vers le ciel, d'immenses lettres d'enseignes connues,... De l'agitation malgré l'heure, des voitures déjà, et des sirènes affolantes...
Il se frotte les yeux, se dit qu'il rêve ou devient fou, repart vers le lit pour tout recommencer, refaire son lever et sortir de ce mirage...
Mais le lit n'est plus à la même place. Et que sont ces meubles blancs qu'il n'a jamais vus ? Et cet immense miroir au mur ? Et qui est cet homme jeune qui le regarde en se tenant la tête à deux mains ? … Comme lui ! Qui porte un pyjama bleu... Comme lui ! Et des pantoufles grises... Comme lui !
Effectivement, cela aurait pu le rendre fou.
Mais la vie réserve bien des surprises.
Voilà que la stupéfaction s'estompe puis disparaît : une force nouvelle monte en lui, un esprit nouveau emplit sa tête et chasse toutes les interrogations.
Le voilà jeune, plein de fougue, d'envies ! Et il l'accepte comme une chose normale.
De New-York où l'a planté comme un jeune arbre ce premier jour de l'an, il va tout explorer, vivre tous les excès, goûter à tous les plaisirs, découvrir les arts et apprendre l'histoire. Sa soif de connaissances, venue à son insu d'un lointain passé, va le conduire dans d'illustres universités et l'amener à consacrer de plus en plus de temps à l'étude.
Plus tard, l'âge venu, il fuira son quartier bruyant de Times Square pour un appartement plus calme près de Central Park où il aura sa promenade quotidienne ; puis il retrouvera son cabinet de travail jusqu'à midi. Les après-midi seront tranquilles, il s'arrêtera quelquefois à Saint Patrick, sur la 5e avenue ou prendra le métro pour voir le couchant sur les vieux buildings près de Rail Line...
Les jours se ressemblent.
Le corps s'affaisse un peu, les mains se nouent faisant saillir de grosses veines bleues. Les pas sont devenus traînants vers la cuisine et les gestes plus lents pour le premier café.
La Saint-Sylvestre est encore une fois au rendez-vous avec son tapage mais demain, premier jour de l'an, n'amènera rien de nouveau, il tient à ses habitudes.
Quoique...
Ce soir-là, 31 décembre, il se met au lit l'esprit inquiet.