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EMMA

4 Mars 2021 , Rédigé par Marie Publié dans #Vie d'Atelier

« Je pars. Je prends le bus pour aller chez ma mère. »

Emma regarde son sac de voyage, un grand sac en coton rangé sur l’étagère devant elle. C’est un sac léger comme … comme… comme… Emma se renfrogne, pose son carnet de notes sur ses genoux, ferme les yeux. Ça recommence. Pendant quelques secondes, elle semble effondrée. Elle se rend compte qu’elle a encore perdu des mots. A leur place, restent les blancs. Les mots s’échappent malgré ses efforts et ça la tracasse, elle est encore jeune. Plus le temps passe, plus elle se sent vulnérable.

Pour se consoler — car elle n’est pas du genre à larmoyer — elle se raconte que les lettres de l’alphabet s’amusent à cache-cache dans les mots, et quand elles chahutent un peu trop, elles se détachent, alors les mots se décomposent, se désagrègent. Mon cerveau se met en mode pause, faut quelques secondes pour remettre de l’ordre dans mes pensées, murmure Emma. Faut apprendre aux lettres à rester en place.

Elle regarde à nouveau son sac de voyage, se lève, ouvre la fenêtre, se penche un peu pour appuyer sa tête contre les barreaux de fer. Elle tremble un peu. Oh, malgré tout, comment ne pas goûter à la douceur du paysage. Une tache vert sombre. C’est un arbre au tronc noueux, là-bas, luttant contre un amas de roches. Emma a perdu son nom, ça dure un moment avant qu’elle n’en retrouve les lettres. Un chêne, c’est un chêne. Ne lâche pas, pense-t-elle, faut lutter, comme cet arbre. Apprendre, ne pas renoncer. Toujours chercher le mot manquant. Oh…je me sens au bord de… de… de…

D’un mouvement lent, elle se retourne. Attrape son carnet de notes, s’allonge sur les draps, et tente de noter un début de poème sur une nouvelle page blanche : « Les portes du vent sont ouvertes. Pourtant j’attends, au-dedans. J’attends. Sous mes pas, je veux encore humer l’odeur de la menthe sauvage écrasée et de… de… de…

Je veux me reposer sous le regard protecteur de ma mère. Profond et calme. »

Le crayon s’échappe. Les yeux pâles d’Emma se ferment lentement, sa tête retombe sur le drap blanc. C’est la même chose tous les jours à l’approche du crépuscule. C’est plus fort que tout. Ses pensées s’égarent, elle sombre. Ne plus se forcer à chercher les mots, ne plus chercher à les attraper au lasso, ne plus tenter de reconnecter tout ce que son cerveau met en vrac, jour après jour.

C’est l’automne.

Là-bas, par-delà la fenêtre, des gens attendent le passage d’un bus.

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